L’héritage vivant de l’Imam martyr : l’Ayatollah Sayed Ali Khamenei et la lutte mondiale contre la domination
Hakimeh Saghaye-Biria, professeure assistante à l’Université de Téhéran
« Et ne dites pas de ceux qui sont tués dans le chemin de Dieu qu’ils sont morts. Au contraire, ils sont vivants, mais vous n’en avez pas conscience. » (Coran 2:154)
Le Coran ne permet pas aux croyants de parler du martyre dans le langage des fins. Ceux qui tombent en martyr dans le chemin de Dieu ne sombrent pas dans l’absence ; ils entrent dans un autre mode d’existence, qui transcende les limites de la perception terrestre. Si le martyr est vivant, alors son héritage, lui aussi, ne peut être enfermé dans la simple sphère des souvenirs. Il demeure vivant partout où son témoignage continue d’éveiller les consciences, d’inspirer le courage et d’appeler les communautés à une action fidèle.
C’est dans cet horizon coranique qu’il faut comprendre le martyre de l’Ayatollah Sayed Ali Khamenei. Sa vie terrestre est parvenue à son accomplissement voulu par Dieu, mais la vision morale et politique à laquelle il a consacré cette vie n’a pas été interrompue. Bien au contraire, son martyre a révélé avec une clarté encore plus grande ce que son leadership cherchait depuis toujours à faire naître : non pas une dépendance envers un seul individu, mais l’émergence d’un peuple capable de porter plus avant un dépôt sacré.
Aucune cause n’illustre mieux ce dépôt que la Palestine. Tout au long de son leadership, le dirigeant martyr a constamment refusé de considérer la Palestine comme un simple conflit géopolitique ou une crise humanitaire parmi d’autres. Il la comprenait comme la question morale décisive de notre époque : le lieu où les structures de la domination moderne se révèlent avec le plus de clarté, et où l’humanité est appelée, sans cesse, à choisir entre l’acceptation de l’injustice et une résistance fidèle à celle-ci. Pour lui, la Palestine n’a jamais concerné seulement un peuple ou un territoire. Elle était le miroir le plus limpide dans lequel pouvaient se refléter la conscience des nations - et, en vérité, celle de l’humanité tout entière.
Au cours de la guerre du Ramadan, les destinées de l’Iran et de la Palestine ont convergé sous les yeux du monde. Ce qui avait longtemps été présenté comme des conflits distincts s’est révélé être une seule et même lutte. L’agression contre Gaza et l’agression contre l’Iran sont apparues comme procédant d’un même projet de domination, mené par Israël et les États-Unis. Ce qui était en jeu n’était rien de moins que l’avenir même de la liberté humaine. À propos de l’agression contre l’Iran, il a averti que les États-Unis ne s’opposaient pas simplement à certaines politiques iraniennes. Leur objectif était bien plus profond : absorber l’Iran dans un ordre international fondé sur la domination. Selon ses propres termes : « L’Amérique veut avaler l’Iran, et la nation iranienne se dresse sur son chemin ; la République islamique se dresse sur son chemin. » La résistance de l’Iran n’a donc jamais constitué un projet national isolé. Elle représentait le refus de l’humanité de se laisser absorber dans un ordre exigeant la soumission en échange de l’illusion de la sécurité et de la prospérité.
Son dernier discours public apparaît aujourd’hui avec une clarté extraordinaire. Citant la déclaration immortelle de l’Imam Hussein : « Mithlī lā yubāyiʿu mithla Yazīd » - « Quelqu’un comme moi ne prête jamais allégeance à quelqu’un comme Yazid » - il n’offrait pas seulement un rappel historique, mais un principe vivant. C’était bien davantage qu’une déclaration politique. C’était l’aboutissement d’une vie entière consacrée à une théologie politique. L’Imam martyr ne se contentait pas d’affirmer l’indépendance nationale ; il formulait une vision coranique de la liberté humaine fondée sur le tawḥid (monothéisme). De même qu’aucun croyant ne peut reconnaître une souveraineté supérieure à celle de Dieu, aucune nation fidèle à cette alliance ne peut volontairement se soumettre à la domination d’une puissance terrestre injuste. Le refus de la capitulation n’est donc ni une question d’orgueil ni de rivalité géopolitique. Il est un acte de fidélité.
Ses paroles ont également révélé quelque chose de profond sur le leadership. Durant plus de trois décennies de leadership, il n’a jamais conçu le leadership comme la concentration de l’histoire en une seule personne. Au contraire, le leadership consistait en la formation patiente de ce qu’il appelait lui-même, dans ces derniers jours, une « nation vivante » - un peuple dont la conscience morale serait si profondément enracinée qu’il pourrait résister à la guerre, aux sanctions, aux assassinats et à tous les instruments de coercition sans renoncer à sa dignité. Une telle nation ne se contente pas de se souvenir de ses dirigeants. Elle incarne les vérités pour lesquelles ils ont vécu et, lorsque Dieu le veut, pour lesquelles ils tombent en martyr.
Il ne s’agit donc pas d’un essai sur la conclusion d’une vie terrestre extraordinaire. Il s’agit d’un essai sur un héritage vivant - un héritage qui perdure désormais chez une nation vivante, trouve son orientation historique la plus claire en Palestine, s’étend à travers une Ummah vivante et invite chaque homme et chaque femme - y compris ceux qui, en Occident, refusent d’être complices de la domination impérialiste - à faire partie d’une humanité vivante. Si le Coran enseigne que le martyr est vivant, l’histoire témoigne que la mission pour laquelle il a donné sa vie demeure, elle aussi, vivante.
Du « je » au « nous »
La déclaration immortelle de l’Imam Hussein - « Mithlī lā yubāyiʿu mithla Yazīd » - « Quelqu’un comme moi ne prête jamais allégeance à quelqu’un comme Yazid » - a souvent été retenue comme l’expression suprême du courage individuel. Pourtant, Karbala révèle une vérité plus profonde. L’Imam Hussein en était le centre, mais Karbala n’a jamais été l’histoire d’un seul homme. Ce fut l’histoire d’une communauté qui choisit librement de se tenir à ses côtés, de compagnons qui embrassèrent le martyre avec lui, et d’une famille vivante dont le témoignage transforma une défaite apparente en une victoire éternelle. Le « je » singulier devient ainsi un « nous » collectif.
L’Imam martyr comprenait parfaitement cette réalité lorsque, dans son dernier discours, il a évoqué la déclaration de l’Imam Hussein avant de la transformer immédiatement en la voix d’un peuple. « La nation iranienne, dit-il, connaît bien ses enseignements islamiques et chiites. » Puis, après avoir rappelé le refus de l’Imam Hussein de prêter allégeance à Yazid, il a poursuivi : « La nation iranienne dit, en substance : Une nation comme la nôtre - avec cette culture, cette histoire, ces enseignements élevés - ne prêtera jamais allégeance à des dirigeants tels que les figures corrompues qui gouvernent aujourd’hui l’Amérique. »
Il ne s’agissait pas d’un simple effet de rhétorique. C’était l’aboutissement de la théologie politique qui avait animé son leadership pendant des décennies. La résistance n’a jamais été la vocation d’un dirigeant solitaire se tenant au-dessus de l’histoire. Elle était la vocation d’un peuple éveillé à la dignité et à la responsabilité que Dieu lui avait confiées. Sa mission n’était pas de se substituer à la capacité d’agir de la nation par la sienne propre, mais de former une nation capable de prononcer ensemble ce même « Non » sacré.
C’est pourquoi, dans ce même discours, il a parlé d’une « nation vivante » : un peuple dont la vitalité se manifeste précisément dans son refus de se laisser manipuler par les calculs, la guerre psychologique et les stratagèmes des puissances dominantes. Une telle nation ne se contente pas de supporter les pressions ; elle acquiert la confiance morale nécessaire pour agir comme un sujet historique indépendant. Elle reconnaît que la liberté n’est pas accordée par les empires, mais qu’elle se réalise par la fermeté.
Cette compréhension explique également pourquoi le Guide martyr a constamment placé la Palestine au centre de la lutte contemporaine. La Palestine n’a jamais été simplement une question de politique étrangère parmi d’autres. Elle constituait la manifestation la plus évidente d’un ordre mondial fondé sur la domination, la dépossession et le déni du droit d’un peuple à déterminer son propre destin. Se tenir aux côtés de la Palestine revenait donc à affirmer un principe universel : qu’aucune nation ne devrait être contrainte de renoncer à sa dignité face à une puissance écrasante, et que la résistance à l’injustice constitue le fondement d’une paix véritable, plutôt que son obstacle.
Cependant, la nation vivante n’a jamais été destinée à demeurer confinée à l’intérieur des frontières nationales. De même que le message de Karbala a transcendé au-delà de l’Irak du VIIe siècle pour devenir un horizon moral permanent pour l’humanité, la communauté vivante que le Guide martyr cherchait à former s’étend au-delà de l’Iran lui-même. Elle englobe toute communauté vivante qui refuse la domination : l’Ummah vivante, les peuples du Sud global qui revendiquent une véritable indépendance, et même les hommes et les femmes d’Occident qui refusent de devenir complices de la domination impériale. Ainsi, la déclaration de Karbala continue de se déployer à travers l’histoire. Le « je » singulier devient un « nous » toujours plus vaste - une communauté unie non par l’ethnie, à la race, à la nationalité ou à la civilisation, mais par un refus commun d’accorder une quelconque légitimité à la domination et par une détermination commune à ne reconnaître aucune souveraineté ultime en dehors de Dieu.
Mais cela soulève une question encore plus profonde. Quel type de vision politique pourrait faire naître cette communauté de résistance en expansion constante, s’étendant de l’Iran à l’ensemble de l’Ummah et, finalement, à l’humanité toute entière ? La réponse réside dans la compréhension théologique de la résistance qui a animé toute la vie publique du Guide martyr.
La résistance comme vocation humaine
Pour de nombreux observateurs, l’opposition de l’Ayatollah Sayed Ali Khamenei à la domination mondiale semblait être avant tout une doctrine géopolitique, forgée par la Révolution, les sanctions et la guerre. De telles lectures confondent toutefois la forme extérieure avec son fondement plus profond. Sa compréhension de la résistance était, avant toute chose, théologique.
Au cœur de sa pensée se trouvait une conviction simple mais profonde : Dieu a créé l’être humain pour qu’il vive dans la liberté devant Lui seul. Le Coran condamne à maintes reprises l’istikbār (l’Arrogance), cette disposition qui consiste à s’élever au-dessus des autres, à semer la corruption sur la terre et à revendiquer une autorité qui n’appartient qu’à Dieu. La résistance ne commence pas par la politique, mais par cette affirmation théologique de la dignité humaine sous la souveraineté divine.
Dans cette perspective, la domination (solteh) est l’expression historique et politique de l’Arrogance (istikbār). Elle ne consiste pas simplement dans la possession d’une puissance militaire, économique ou technologique écrasante. Elle est plutôt une relation dans laquelle une puissance cherche à subordonner la volonté d’une autre, réduisant des êtres humains libres et des nations indépendantes à de dociles instruments de ses propres desseins. Sa caractéristique essentielle n’est pas seulement la conquête, mais l’exigence de soumission.
Cette compréhension redéfinit également le sens de l’indépendance. L’indépendance ne se réduit pas à des frontières reconnues internationalement ou à une souveraineté formelle. Un État peut posséder l’une et l’autre tout en demeurant intellectuellement, économiquement, culturellement ou politiquement subordonné à des centres de pouvoir extérieurs. La véritable indépendance commence lorsqu’un peuple retrouve confiance dans la capacité que Dieu lui a donnée de déterminer son propre destin collectif. Elle est, avant tout, le recouvrement d’une capacité d’agir morale et historique.
Le danger le plus profond de la domination ne réside donc pas seulement dans les territoires qu’elle occupe ou les ressources qu’elle extrait, mais dans les êtres humains qu’elle transforme. Un peuple dominé perd progressivement confiance en lui-même. Son imagination politique se rétrécit. Sa dépendance finit par lui paraître naturelle. Avant de s’emparer des institutions, la domination cherche à coloniser l’âme humaine.
Pour cette raison, la résistance n’est pas fondamentalement une glorification du conflit. Elle est le refus d’abandonner la liberté avec laquelle Dieu a créé l’humanité. Elle est l’affirmation qu’aucun empire, aucun État et aucune puissance terrestre ne peuvent revendiquer l’allégeance qui appartient à Dieu seul. La résistance n’est donc pas simplement un acte de défi politique ; elle est un acte d’adoration. En rejetant toute prétention terrestre à une autorité ultime, elle rétablit la juste relation entre la personne humaine, la société et le Créateur.
Cette vision théologique explique la remarquable cohérence de la vie publique du Guide martyr. Qu’il parle de la Palestine, de l’indépendance des nations, de l’éveil de l’Ummah islamique, des aspirations du Sud global, qu’il s’adresse à la jeunesse occidentale en l’invitant à rechercher la vérité au-delà des récits des puissances dominantes, ou qu’il appelle le Mouvement des Non-Alignés à retrouver sa vocation historique, il exprimait différentes manifestations d’un même principe. Chaque peuple possède la capacité que Dieu lui a donnée - et, par conséquent, la responsabilité - de résister à la domination et de vivre dans la dignité devant Dieu.
Son ultime évocation de la déclaration de l’Imam Hussein revêtait donc une signification bien plus profonde que la seule résistance politique. Elle réaffirmait une vision coranique de l’humanité elle-même : les êtres humains sont créés non pour dominer ou être dominés, mais pour adorer Dieu seul dans la liberté. « Quelqu’un comme moi ne prête jamais allégeance à quelqu’un comme Yazid » est ainsi bien davantage que le rejet d’un tyran particulier. C’est la proclamation perpétuelle que chaque époque a ses propres Yazid, mais qu’aucun système de domination, aussi puissant soit-il, ne peut revendiquer la légitimité qui n’appartient qu’à Dieu.
Si la résistance est, en définitive, fidélité à Dieu plutôt que simple opposition au pouvoir, alors l’histoire elle-même offre des moments où cette fidélité devient visible. Pour le Guide martyr, aucun lieu ne révélait cette vérité avec plus de clarté que la Palestine.
La Palestine et la mesure de notre humanité
Aucune question n’a occupé une place plus centrale dans la vie publique du Guide martyr que la Palestine. Pour de nombreux observateurs extérieurs, cela paraissait disproportionné. Pourquoi le dirigeant de l’Iran consacrerait-il une attention aussi constante à une terre située au-delà des frontières de son pays ?
La réponse réside dans la vision théologique qui animait sa compréhension de l’histoire elle-même.
Pour l’Ayatollah Sayed Ali Khamenei, la Palestine n’a jamais été simplement un différend territorial, ni seulement une crise humanitaire parmi tant d’autres. Elle constituait la manifestation la plus évidente d’un ordre mondial structuré par la domination. En Palestine, l’occupation militaire, le déplacement des populations, les châtiments collectifs, l’exclusion politique et le déni du droit d’un peuple à déterminer son propre avenir convergeaient en une seule réalité historique. La Palestine est ainsi devenue le point où le caractère moral de l’ordre international contemporain se révélait le plus pleinement.
Mais la Palestine révélait également autre chose. Elle mettait en lumière non seulement une crise de la politique internationale, mais aussi la crise de l’humanité elle-même. La question n’a jamais été simplement de savoir ce qu’il adviendrait du peuple palestinien. La question plus profonde était de savoir ce que l’acceptation prolongée d’une telle injustice ferait de nous tous. Un monde qui apprend progressivement à normaliser la dépossession, à excuser la violence de masse ou à justifier le déni de la dignité d’un peuple tout entier ne fait pas seulement défaut à la Palestine. Il amoindrit sa propre capacité morale.
Pour cette raison, la Palestine ne pouvait jamais être réduite à une question de politique étrangère. Le Guide martyr a constamment refusé de l’enfermer dans le langage de la diplomatie ou du calcul stratégique. La Palestine relevait de la conscience morale de l’humanité. Sa libération était inséparable de la libération de l’esprit humain de la domination elle-même. Se tenir aux côtés de la Palestine ne signifiait pas choisir une nation contre une autre. Cela revenait à affirmer qu’aucun peuple ne peut être privé de la dignité que Dieu lui a accordée sous prétexte qu’un autre détient une puissance supérieure.
Précisément parce que la Palestine posait une question morale universelle, son appel s’adressait à l’humanité tout entière. Il s’adressait certes à l’Ummah islamique, mais aussi aux nations du Sud Global, dont les propres histoires portaient les marques de la domination coloniale. Il appelait le Mouvement des Non-Alignés à retrouver sa vocation historique de défense de l’indépendance des nations. Il allait au-delà encore, s’adressant aux jeunes d’Europe et d’Amérique du Nord, les exhortant à regarder au-delà des récits hérités et à juger l’injustice selon leur propre conscience morale. Le front vivant de la Résistance n’a jamais été défini par la géographie. Il était défini par le refus de devenir complice de la domination.
En ce sens, la Palestine occupait dans la pensée du Guide martyr une place analogue à celle de Karbala dans l’imaginaire moral islamique. Karbala est le moment où la neutralité devient impossible, où l’histoire contraint chaque conscience à choisir entre la Vérité et le Faux, entre la justice et l’oppression. La Palestine remplit cette fonction à notre époque. Elle est le lieu où il est demandé à l’humanité non seulement ce qu’elle croit, mais si elle est prête à vivre conformément à ces croyances.
C’est pourquoi la Palestine est demeurée au cœur du message du guide martyr jusqu’à son dernier discours public. Ce n’était jamais parce que la Palestine n’appartenait qu’aux seuls Palestiniens. C’était parce que la Palestine était devenue un miroir dans lequel chaque nation, chaque société et chaque être humain pouvait discerner s’il choisirait de vivre comme sujet de la domination ou comme serviteur de Dieu seul.
La guerre du Ramadan allait révéler toute la portée de cette conviction. Lorsque les destinées de la Palestine et de l’Iran ont convergé sur un même champ de bataille, il est devenu parfaitement clair que la lutte pour la Palestine n’avait jamais concerné la seule Palestine. Elle avait toujours porté sur la question de savoir si les peuples libres se soumettraient à la domination ou demeureraient fidèles à la liberté que Dieu a confiée à l’humanité.
L’architecture de la libération
Si la Palestine révèle le centre moral de la lutte, une autre question s’impose naturellement : comment la domination est-elle réellement surmontée ? La seule clarté morale ne peut vaincre un système profondément enraciné. Elle doit s’accompagner d’une architecture capable de faire durer la liberté.
L’importance durable de l’héritage anti-domination de l’Ayatollah Sayed Ali Khamenei ne réside pas seulement dans les positions qu’il a défendues, mais dans la manière dont il comprenait la condition humaine elle-même. Il nous invitait à considérer les crises de notre époque à travers un prisme moral et politique entièrement différent.
Une grande partie du discours politique contemporain commence par se demander quels droits ont été violés, quelles institutions ont failli ou quels équilibres de pouvoir se sont effondrés. Ce sont là des questions importantes, mais elles demeurent souvent limitées aux symptômes visibles d’un désordre plus profond.
Le diagnostic du Guide martyr allait bien plus loin. Selon lui, la crise fondamentale du monde moderne est la normalisation de la domination : la construction progressive d’un ordre mondial dans lequel des États et des institutions puissants s’arrogent le droit de déterminer les horizons politiques, économiques, culturels, intellectuels et même moraux des autres peuples. Au fondement de cet ordre se trouve l’istikbār — cette arrogance qui refuse l’égalité des serviteurs de Dieu et cherche à ériger le pouvoir humain en objet d’une obéissance incontestée.
La domination, cependant, ne se maintient jamais par la seule coercition. Tout empire cherche à monopoliser non seulement le pouvoir, mais aussi la vérité. Il s’efforce de définir à son gré ce qui est considéré comme rationnel, légitime, civilisé ou inévitable, jusqu’à ce que les dominés eux-mêmes en viennent à interpréter le monde à travers les catégories intellectuelles du dominateur. La conquête des esprits précède toujours celle de la vie politique.
La conséquence la plus grave de la domination n’est donc pas seulement l’occupation, la coercition ou l’exploitation. C’est l’érosion de la capacité d’agir des êtres humains. Lorsqu’une nation en vient à croire qu’elle est incapable de façonner son propre avenir, lorsque des peuples intériorisent la dépendance comme une fatalité, la domination a déjà remporté sa victoire la plus profonde. La subordination politique devient d’abord une habitude de l’esprit avant de devenir une réalité institutionnelle.
C’est pourquoi la résistance commence par une autre manière de voir le monde. Le Guide martyr considérait constamment la pensée indépendante comme une obligation à la fois politique et morale. La résistance épistémique n’est pas un simple exercice académique ; elle constitue le premier acte de la liberté politique. La libération commence lorsque les peuples retrouvent la confiance nécessaire pour juger la réalité à partir de leurs propres traditions morales et intellectuelles, plutôt qu’à travers les catégories imposées par le pouvoir hégémonique.
Cependant, l’indépendance intellectuelle, à elle seule, ne suffit pas. Une nation qui pense librement mais demeure dépendante sur les plans technologique, économique ou militaire reste vulnérable à la coercition. Le Guide martyr liait donc la liberté au développement progressif des capacités nationales. Les progrès scientifiques, l’innovation technologique, une économie résiliente, l’excellence de l’éducation et des institutions publiques solides n’étaient pas séparés de la résistance ; ils en constituaient au contraire parmi les expressions les plus élevées. L’indépendance exigeait de créer les conditions matérielles capables de priver les puissances arrogantes de la possibilité d’imposer leurs choix politiques par le biais de la dépendance.
Le savoir et les capacités exigeaient toutefois une boussole morale. Pour l’Ayatollah Khamenei, cette boussole était la Palestine. La Palestine n’a jamais été pour lui une simple question de politique étrangère parmi d’autres. Elle révélait, avec une clarté sans égale, l’état moral de l’ordre international contemporain. Une humanité capable de normaliser la dépossession de la Palestine avait déjà accepté la logique même de la domination. À l’inverse, la solidarité avec la Palestine devenait une véritable école permettant de retrouver une capacité d’agir morale au-delà des frontières nationales.
C’est pourquoi il plaçait tant d’espoir dans ce qu’il appelait une « nation vivante ». Une nation vivante refuse de se considérer comme un simple objet de l’histoire. Elle se comprend au contraire comme un acteur de l’ordre moral voulu par Dieu, capable de choisir, d’agir, de se sacrifier et de façonner l’avenir. Mais la nation vivante ne constituait jamais l’horizon ultime de sa pensée. Elle représentait le point de départ d’une communauté morale en perpétuelle expansion : une Ummah vivante, un Sud Global revitalisé et conscient de son indépendance, un Front de la Résistance enraciné dans un engagement éthique commun, ainsi que des hommes et des femmes d’Occident refusant de devenir complices de la domination impérialiste.
Tel était le sens profond de ses appels répétés au-delà des frontières de l’Iran, notamment de ses remarquables lettres adressées à la jeunesse d’Europe et d’Amérique du Nord. Il ne leur demandait pas de devenir Iraniens, ni même musulmans. Il leur demandait de penser par eux-mêmes, de retrouver leur propre jugement moral et de refuser toute complicité avec l’injustice. Son invitation n’était rien de moins que de se tenir du bon côté de l’histoire — non pas en rejoignant un camp géopolitique contre un autre, mais en prenant position partout où la dignité humaine est défendue contre la domination.
Vu sous cet angle, l’héritage du Guide martyr est profondément constructif. Il ne s’est pas contenté d’enseigner aux nations comment résister à la domination. Il a légué une véritable architecture de la libération : retrouver l’indépendance de l’esprit ; développer les capacités d’une nation libre ; se tenir aux côtés de la Palestine, centre moral de notre époque ; et s’unir à tous les peuples qui refusent la domination au service d’une humanité vivante. Son projet durable n’était pas la résistance pour elle-même, mais la restauration de la vocation que Dieu a conférée à l’humanité : vivre libre devant Dieu seul. Au moment de la Guerre du Ramadan, cette architecture n’était plus une simple vision. Elle s’était incarnée dans un peuple.
L’héritage vivant
La Guerre du Ramadan, débutée par son martyre, a révélé cette vision dans sa mise en pratique. Ce dont le monde a été témoin n’était pas seulement une résilience militaire ou une unité nationale. Il a vu une nation vivante mettre en œuvre la théologie politique que l’Imam martyr avait élaborée pendant des décennies : un peuple qui refusait de se courber devant la domination parce qu’il ne reconnaissait d’autre souveraineté ultime que celle de Dieu.
Son martyre n’a donc pas marqué la fin d’un projet politique. Il en a révélé l’accomplissement le plus profond. Tout au long de sa vie, le Guide martyr s’est efforcé de former un peuple capable de porter fidèlement le dépôt qui lui avait été confié sous la direction du guide divinement inspiré. Son martyre n’a pas amoindri cette direction ; il a révélé à quel point elle avait déjà pris racine dans la conscience morale de la nation. Ce qui avait été patiemment cultivé durant des décennies de direction spirituelle et politique s’est alors manifesté dans l’histoire. La nation vivante qui a émergé de cette épreuve témoignait non pas de l’absence de son Imam, mais de la puissance durable de son orientation. Ainsi, son martyre n’a pas interrompu son œuvre de direction. Par la grâce de Dieu, il l’a prolongée.
Son témoignage est devenu indissociable de celui du peuple qu’il avait formé. Voilà l’un des sens les plus profonds du terme « Chahid » (le témoin). Le témoignage du martyr ne s’achève pas avec son martyre, car le martyr ne cesse pas de vivre. Comme l’enseigne le Coran, ceux qui sont tombés en martyrs dans le chemin de Dieu sont vivants, même si nous ne percevons pas la manière de leur vie. C’est précisément parce que le martyr demeure vivant que son témoignage continue d’interpeller les consciences, d’inspirer les communautés et de façonner l’histoire. Partout où un peuple fidèle incarne le dépôt pour lequel il a donné sa vie, ce témoignage vivant devient visible dans l’histoire.
La nation qui a émergé de cette épreuve ne défendait pas simplement son territoire ni ne répondait à une agression. Elle rendait témoignage à une autre conception de la vie politique : une conception dans laquelle la dignité ne peut s’acheter au prix de la soumission, où l’indépendance ne saurait être échangée contre l’illusion de la sécurité, et où la foi devient la source de la capacité historique d’agir plutôt qu’un motif de retrait de l’histoire.
En ce sens, son héritage est indissociable de ce qu’il appelait lui-même une « nation vivante ». Une nation vivante ne se définit ni par l’ethnie, ni par la géographie, ni même par la possession du pouvoir d’État. Elle se définit par sa vitalité spirituelle : par un peuple qui sait qui il est, qui refuse d’abandonner son jugement moral aux puissants et qui demeure capable de sacrifice collectif pour la vérité et la justice. Une telle nation ne peut être aisément manipulée par la propagande, intimidée par la coercition ou convaincue que la domination constitue l’ordre naturel du monde.
Pourtant, l’horizon de cette théologie politique ne s’est jamais limité à l’Iran seul. Tout au long de son mandat, le Guide martyr s’est adressé non seulement à la nation iranienne, mais aussi à l’ensemble de l’Ummah, aux peuples du Sud Global, au Mouvement des Non-Alignés, ainsi qu’aux hommes et aux femmes d’Occident qui refusent de devenir complices des systèmes de domination impérialiste. Son appel n’a jamais été celui d’un simple réalignement géopolitique. Il visait l’émergence d’êtres humains libres et de peuples libres capables de retrouver la dignité que Dieu leur a accordée.
Cette même théologie politique appelle aujourd’hui à l’avènement d’une Ummahvivante et, en définitive, d’une humanité vivante : des peuples qui refusent de devenir complices des systèmes de domination, qui retrouvent confiance en leurs propres capacités, qui se tiennent aux côtés de la Palestine en tant que centre moral de notre époque et qui reconnaissent que la véritable liberté commence par le refus de reconnaître un autre Seigneur que Dieu.
Tel est le sens le plus profond de sa dernière invocation publique de l’immortelle déclaration de l’Imam Hussein : « Quelqu’un comme moi ne prête jamais allégeance à quelqu’un comme Yazid ». Il n’a pas laissé ces paroles comme le témoignage d’un leader solitaire. De même que l’Imam Hussein a transformé le « je » solitaire en un « nous » vivant à Karbala, de même l’Imam martyr a confié ces paroles à une nation vivante. Par son martyre, ces mots ont cessé d’appartenir à une seule voix. Ils sont devenus la vocation d’un peuple. Le « je » de Karbala est redevenu un « nous ». La nation vivante les a portés dans l’histoire et, à travers elle, ils appellent désormais une Ummah vivante et, finalement, une humanité vivante à se tenir du bon côté de l’Histoire.
Si sa vie enseignait qu’aucun croyant ne devait se soumettre à la domination, son martyre proclame que cette vocation ne s’achève pas avec le martyr. Elle se transmet à la communauté qui demeure vivante grâce au témoignage du martyr. L’héritage vivant ne se préserve donc pas par le seul souvenir. Il perdure partout où le témoignage du martyr insuffle une vie nouvelle à l’humanité dans l’Histoire.
Ainsi, son héritage demeure vivant partout où des êtres humains refusent de devenir des instruments de la domination et se lèvent pour témoigner de la souveraineté de Dieu.
Nous Devons Nous Soulever
05/07/2026



